Déconstruction d’une tragédie

 

DÉCONSTRUCTION D’UNE TRAGÉDIE

Vers la fin du 19e siècle avait lieu à Montréal, dans le quartier Griffintown, l’un des meurtres les plus sordides de son histoire: l’assassinat sauvage de Mary Gallagher. Cette histoire dont le procès a été largement médiatisé dans les journaux de l’époque a acquis au fil des années un statut quasi légendaire; depuis l’apparition présumée de son fantôme à l’endroit où elle fut assassinée, il semblerait qu’elle cherche, selon certains témoins, à retrouver sa tête.

La légende du fantôme de Mary Gallagher prend comme point de départ un fait divers qui s’est déroulé le vendredi 27 juin de l’année 1879, au 242 rue Williams, près de la rue Murray. En somme, l’histoire raconte que lors de cette journée fatidique, Mary Gallagher et Susan Kennedy, deux prostituées, ont emmené chez elles un de leurs clients, Michael Flanagan. Monsieur Flanagan étant plus sensible aux charmes de Mary qu’à ceux de Susan. Susan, folle de rage par cette constatation, s’arme d’une hache et décapite Gallagher. Flanagan, ivre mort, dormant paisiblement à côté, ne se rend compte de rien. Kennedy, au terme de son procès, est condamné à la prison à vie.

Afin de revisiter cet événement tragique et de le déconstruire pour mieux en saisir les différentes composantes, je propose une série photographique représentant de fausses pièces à conviction inspirées des descriptions issues des journaux locaux de l’époque. Ces images sont produites en tenant compte de l’emplacement physique des objets à l’endroit où ils ont été retrouvés, permettant ainsi au spectateur une interprétation plus concrète de l’espace où se situaient ces indices sur les lieux du crime.

De plus, s’ajoute au corpus, une vidéo produite à partir d’une seconde série d’images photographiques. Ces dernières sont compilées afin de permettre la création d’une animation image par image (stop motion). Cette technique d’animation rend possible la création de mouvements à partir d’un personnage quasi statique une fois la succession d’images assemblées. Le personnage principal de la scène, qui incarne le fantôme de Mary Gallagher décapitée, se déplace légèrement, afin de donner une impression d’errance. L’objectif de cette démarche est de donner à la vidéo, une fois projetée à une vitesse normale, une sensation d’inquiétante étrangeté.

Les images saccadées du mouvement renvoient indirectement à celles souvent utilisées dans le cinéma d’horreur-épouvante. Ce type de dispositif cherche à donner l’impression qu’un sujet inanimé peut soudainement être animé et par conséquent, se déplacer et suggérer le doute dans l’esprit du spectateur.

Le nœud du travail réside toutefois dans la question de la représentation de la femme dans cette histoire. Ici, le fait divers bascule donc vers la légende urbaine pour semer la crainte et manipuler la gente féminine de Griffintown : l’apparition du fantôme n’était qu’une fabrication servant à inciter les femmes à rester à la maison. Le symbole de la femme décapitée, femme aux mœurs questionnables, sert d’exemple aux autres femmes afin de les mettre en garde de ce qui pourrait également leur arriver.